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Mortis


Voici une histoire inspirée d'une vue imprenable que j'ai à mon bureau, sur la poubelle des viandes avariées de la boucherie voisine.

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* * *

La plume qui s'affaisa écrivit un long barbeau, lourde de la mort subite de son écrivain. Un barbeau d'abord léger, qui s'alourdit en toubant au bas de la page. Le trait, dans sa descente, gondolait en vagues plus ou moins large, incertaine de la force qu'il lui restait et maladroite dans l'application de ce qui restait. Comme le trait zigzagant, l'homme a dû sentir sa mort, affolé. L'énergie pour se relever de son sort ne lui venait plus que par petits élans, et finalement le poids de l'homme s'écrasa sur la page avec sa plume.

Dans l'affre de sa douleur et de la surprise, l'homme se raidit dans une vaine tentative de se relever, d'appeler à l'aide. Rien n'y fit: son corps ne répondit qu'à la dernièr e volonté enregistrée, qui fut de se raidir dans l'effort de se relever. Puis les synapses se turent, et les muscles restèrent seuls avec un message à moitié acheminé, un mouvement à peine entamé. Le corps enrobé de la serviette, encorechaud du bain qui avait réchauffé les crampes de l’homme, ne répondait plus à rien. Les muscles finirent de consommer leur énergie.

Une heure passa et le silence s’emplit du violoncelle de la voisine; pratique matinale de la collégienne,complainte ou élégie bien involontaire pour l’homme. Encore trois heures et le téléphone sonna dans la pièce redevenue calme. Sans insister, la sonnerie se tut après cinq coups; c’est le drame des morts subites, que rien ne vienne les déranger.

En haut, vers midi, laporcelaine tinta timidement, s’animant dans les mains d’une dame en appétit. Sur le mort, aucune faim: son visage s’était graduellement crispé pendant la matinée, les yeux ouverts béants sans rien fixer, la surprise figée dans un masque funèbre. La raideur avait vite gagné la carcasse, qui semblaitimperceptiblement suspendue, une corde invisible la retenant à quelques milimètres de l’affaisement complet sur sa table. Il ne manquait que le mouvement pour faire mentir la glauque absence d’âme dans les yeux.

Une mouche curieuse, confiante par le manque de mouvement, se posa sur le corps. Dans le silence de plomb de l’appartement, ses ailes battaient un ouragant qui cessa de rager pendant les quelques secondes qu’elle se promenait sur l’épaule du corps. Puis l’ire des dieux se refit entendre quand la mouche s’envola pour des lieux plus fruités, que le corps puisse reposer.

Tranquilement, vers le milieu de la sieste, la grimace de surprise fut remplacée par une indifférence blaffarde. Un à un, les doigts lâchèrent le crayon, abandonnant à regret de ne pouvoir terminer la lettre.

Un chuintement accompagna le retour de la violoncelliste. Une expiration imperceptible, marquant la finalité d’une respiration à moitié terminée il y a des heures, accompagna le corps quI s’était enfin libéré de sa paralysie. L’haleine du corps sentait légèrement le vieux lait chaud un peu vanillé, un peu digéré, le rot un peu mielleux d’un bébé.

Le silence retomba, perceptiblement plus lourd par l’odeur qui soulignait de plus en plus emphatiquement la vie qui s’était échappée. Les pas lourds des locataires qui revenaient du travail enterraient le silence. Le téléphone retentit, strident. La sonnerie attendait réponse en vain. Cette fois-ci, le téléphone ne dérougissait pas. Au cours du souper il sonna plusieurs fois, puis insista pendant les émissions de la soirée. Enfin, il fut remplacé par un tambourinnement à la porte, un tintement de clé. Des pas brisèrent le pacte silencieux et inerte de l’apartement, suivi de cris désolés.

La fille pleura, ses larmes baptisant le corps de son père, et le mort reprit vie le temps que les ambulanciers le déplacèrent.

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Cette histoire © Saskia Latendresse 2000-2006.